Au chevet des peintures : Carole Lambert, restauratrice de peintures

May 27, 2019

Carole Lambert est restauratrice de tableaux, de peintures murales, de sculptures et objets peints. Un métier passion qu’elle exerce à Bourges depuis trois ans. De la restauration d’objets égyptiens et romains en passant par des chefs-d’œuvre de la peinture tel que Les Trois Grâces de Carle Van Loo, chaque support est un nouveau challenge. Rencontre.

 

En ce dernier jour d’hiver, nous avons rendez-vous dans l’atelier de Carole Lambert, restauratrice de peintures à Bourges. Quelle surprise de découvrir que le lieu de rendez-vous se situe dans une brasserie. Cette entrevue s’annonce surprenante ! Cela fait cinq ans que Carole exerce le métier de restauratrice et trois ans qu’elle s’est installée au premier étage de cet entrepôt qui faisait partie, autrefois, de la zone militaire de Bourges. Son atelier, vaste et lumineux, est minutieusement rangé. Chaque objet est à sa place. Sur un mur, des pinceaux de toute taille et aux usages différents sont suspendus tandis que des contenants aux multiples nuances sont soigneusement alignés sur les étagères. Sur un chevalet, trône majestueusement un portrait d’Henri d’Artois, comte de Chambord. Quelques peintures contemporaines sont disposées le long des murs, en attente de restauration. Mais ce qui attire le regard est cette peinture religieuse aux couleurs vives couchée sur une table recouverte d’un drap noir, en attente d’un examen approfondi. 

La peinture est une passion qui remonte à l’enfance pour Carole. « Mon grand-père me présentait souvent des tableaux et passait des heures à me raconter toutes les histoires autour. Au-delà de l’aspect esthétique d’un tableau ou d’une représentation, j’aimais bien découvrir d’où il venait, son histoire et le château, le musée ou la famille qu’il y avait autour. Et en grandissant à Bourges, il y a eu toute une période où le parvis de la cathédrale n’était plus du tout accessible au public, car il y avait des chutes de pierres. La façade de la cathédrale était en train de s’abîmer. Et à ce moment-là, dans des yeux d’enfant un bâtiment comme une cathédrale, c’est monumental et indestructible. Elle a toujours été là et elle sera toujours là. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que finalement non, même ces monuments-là sont fragiles et s’abîment avec le temps. Et puis j’ai vu des restaurateurs intervenir sur la façade et je me suis rendu compte qu’il y avait des métiers autour de la restauration et du patrimoine. Et je me suis dit que je voulais faire la même chose. »

 

 

Diplômée d’un DEUG en histoire de l’art et archéologie et d’un Master conservation-restauration du patrimoine obtenus à la Sorbonne à Paris, Carole devient conservatrice-restauratrice du patrimoine à la suite de sept ans d’études. Après avoir exercé ce métier pendant deux ans à Paris, elle fait le choix de revenir à Bourges, sa ville d’origine. « Depuis, j’ai une vie qui s’organise en trois temps : le temps à Bourges en atelier, le temps où je suis en déplacement partout en France sur les chantiers, puis il y a les moments liés à l’enseignement et aux conférences et où je vais moi-même suivre des enseignements complémentaires pour continuer à me former sur ce qui se fait. C’est un métier qui est très récent, la restauration des peintures, avec des formations encadrées par l’Etat. Ça n’existe que depuis 1980. Au niveau des techniques, on se sert de tous les nouveaux matériaux et des nouvelles technologies. C’est en pleine évolution et on doit toujours se former. » 

 

La conservation, la restauration et la conservation préventive sont les trois champs d’intervention de Carole. « La conservation, c’est tout ce qui permet de sauver l’œuvre. Quand le portrait du comte de Chambord est arrivé à l’atelier, il était déchiré. Le problème avec une déchirure, c’est que ça peut s’agrandir et casser l’œuvre en deux. Le châssis était aussi abimé et on ne pouvait plus tendre la toile sur l’œuvre. Tout ça fait que si on ne fait pas ces opérations de conservation, la peinture peut être détruite. Donc toutes les opérations telles que reprendre les déchirures, refixer de la peinture, c’est faire de la conservation. La restauration, c’est l’aspect esthétique. C’est tout ce qui va être lié au décrassage, au nettoyage des vernis. C’est de l’esthétique, c’est pour pouvoir apprécier l’œuvre, pouvoir observer les couleurs choisies par l’artiste et l’iconographie. L’aspect conservation préventive, ça va être de ne pas toucher directement à l’œuvre mais plutôt à son environnement pour éviter qu’il y ait des altérations. C’est par exemple faire attention à la température ou encore à la lumière. »

 

Dans ce domaine qu’est la restauration des peintures, Carole travaille sur tous les supports possédant de la peinture. Cela peut aller de l’antiquité égyptienne à l’art contemporain. « Mais forcément entre une peinture égyptienne et un tableau d’art contemporain, ce n’est pas le même travail. Il y a quelques spécificités à connaître. On m’a toujours dit en formation « Ce n’est pas le restaurateur qui choisit une période, c’est la période qui le choisit ». Durant mes deux premières années, j’ai beaucoup travaillé sur des objets égyptiens et de l’antiquité et à ce moment-là, j’étais un peu spécialisée sur des masques de momies égyptiennes. En ce moment, je travaille sur une série de portraits du XIXe siècle. Ça dépend des moments. C’est un des aspects positifs de ce travail, on ne voit jamais la même chose. Reprendre une déchirure sur un tableau du XVIIe siècle ou du XXe siècle, ce n’est pas la même chose. » 

 

Carole possède une large clientèle basée dans toute la France et principalement en Région Centre-Val de Loire, en Île-de-France et en Normandie. Elle travaille pour des commandes de l’État en menant des restaurations pour des musées, des châteaux et des églises. C’est dans ce cadre-là que Carole va être amenée à se déplacer pour des restaurations in situ. Elle travaille également pour des clients privés, à la fois pour des personnes possédant quelques tableaux de famille reçus en héritage que pour des clients possédant des collections très importantes. « Ça fait un an que je suis en charge de la restauration des collections du château de Chenonceau qui est un monument privé. C’est une collection extraordinaire avec des peintres très différents et talentueux ! » On imagine que de pouvoir travailler dans de tels monuments conduit à de belles découvertes. « La restauration qui m’a beaucoup marqué est celle que j’ai faite en novembre dernier au château de Chenonceau sur Les Trois Grâces de Van Loo. C’est un tableau que j’ai beaucoup affectionné pendant mes études d’histoire de l’art. Quand ils m’ont demandé d’intervenir dessus, ça a été un mélange d’excitation, mais aussi de crainte. Ce qui est marquant quand on fait des interventions sur place en salle, comme ici, c’est de se rendre compte du nombre de personnes qui voit ce tableau et qui y sont attachées. On voit les gens en contemplation devant. C’est un tableau qui marque ! Ça faisait longtemps que je n’avais pas travaillé sur un tableau qui est presque à échelle humaine. Quand on est en face-à-face avec ces visages qui expriment beaucoup de choses, c’est impressionnant. Et dans mon travail, ce qui me marque toujours beaucoup, ce sont les objets archéologiques. Au niveau du contexte qu’il y a autour, on forme beaucoup d’hypothèses. Quand je restaure des masques de momies, c’est un contexte très particulier à la fois archéologique et funéraire. »

 

Carole se dirige vers la table où est posé un magnifique tableau du XVIe siècle peint sur un panneau de bois. Tel un patient sur la table du chirurgien, il est en attente d’un examen approfondi et d’une intervention. Sur l’étagère située à proximité, des flacons, des pipettes et des ustensiles sont autant d’outils indispensables à Carole. Le moment est venu d’analyser la peinture. Carole revêt alors des gants bleus tel un chirurgien et nous montre sa lampe UV. On a l’impression d’être dans la série Les Experts. Notre curiosité est éveillée… La première phase du travail de Carole va être l’étape de constat d’état et de diagnostic. « Lorsqu’un tableau arrive à l’atelier, la première chose va être de diagnostiquer ce qui se passe. J’observe le matériau qui compose l’œuvre. Je regarde la face, le revers. Ici, au revers, je vois que c’est un panneau de bois et non une toile et je vais détailler, strate par strate, pour voir de quelle essence est le bois, de quel matériau il se compose, je regarde la couche de préparation et de peinture, la présence éventuelle de la dorure et des vernis. Je regarde ses différentes couleurs à la lumière du jour et à la lampe UV qui va me permettre de voir s’il y a des reprises. Chaque lumière va nous donner des informations. La lumière UV permet de détecter les altérations des vernis, les retouches. Dans certains cas, mais c’est assez rare, on peut aussi demander des radios pour aller voir plus loin les dessins préparatoires. » Sur la peinture ici présente, Carole nous montre grâce à la lumière UV plusieurs taches bleues-noires qui nous informent qu’il s’agit d’une retouche d’une ancienne restauration. Cette phase de diagnostic, indispensable, peut prendre quelques heures à une journée, selon les œuvres. « Pour Les Trois Grâces, j’ai passé une semaine. Ce tableau a été restauré trois fois donc il fallait identifier quelles tâches correspondaient à telle restauration. »

 Une fois la phase de constat d’état effectuée, Carole poursuit avec la phase de test qui va précéder celle de nettoyage. « Une fois qu’on a observé que le tableau était encrassé, on regarde quels produits utiliser pour pouvoir enlever cette crasse sans abîmer la peinture. C’est pareil pour le vernis, il faut trouver le mélange de solvants qui va permettre de dissoudre de la résine, mais sans dissoudre la peinture. C’est toute une phase de test à mener. Mais en fonction des époques et de la peinture, on réduit notre gamme de tests. » Carole nous montre le portrait du comte de Chambord posé sur le chevalet à côté de la table, qui provient de l’hôtel de Panette à Bourges. « Ici, la partie retouche contrairement à la surface de l’œuvre, va être minime. C’est juste des accrocs. Au cas par cas, on peut demander de retoucher les usures. Pour les musées, on estime que l’usure fait partie de l’histoire du tableau et on ne reprend pas forcément. » Une fois le nettoyage de la peinture effectué, Carole applique du vernis. Comme ici sur le portrait de la comtesse de Chambord. C’est la couche de finition, la dernière étape dans ce travail de restauration. 

 

Il est à présent temps pour ces anciennes peintures qui ont retrouvé, grâce à Carole, leur lustre d’antan, de trouver à nouveau place dans leur demeure et de s’offrir à la contemplation de ses visiteurs. 

 

www.atelierlambert.com 

 

Distinction

2014 : Prix Jeunes Restaurateurs en Résidence organisé par la Drac Languedoc Roussillon

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