Les Très Riches Heures du duc de Berry constituent l’un des chefs-d’œuvre absolus de l’enluminure médiévale.
Commandé par Jean Ier de Berry, prince bibliophile et mécène passionné, ce livre d’heures exceptionnel est réalisé à partir de 1413 par les frères Paul, Jean et Herman de Limbourg.
Inachevé à la mort simultanée des artistes et de leur commanditaire en 1416, le manuscrit est complété dans les années 1440 par un peintre anonyme, puis achevé entre 1485 et 1486 par Jean Colombe pour le duc de Savoie. En 1856, il est acquis par le duc d’Aumale et conservé depuis au Château de Chantilly, où il est aujourd’hui visible au cabinet des Livres.
Au-delà de sa virtuosité artistique, ce manuscrit est un témoignage exceptionnel de l’architecture et du pouvoir à la fin du Moyen Âge, notamment à travers les châteaux représentés dans les scènes du calendrier.
🧭 Sommaire
- Les calendriers dans Les Très Riches Heures du duc de Berry
- Janvier – Le duc de Berry et la vie de cour
- Février – La campagne en hiver
- Mars – La forteresse de Lusignan
- Avril – Le château de Dourdan
- Mai — Le Palais de la Cité à Paris
- Juin — Le Palais de la Cité, vu depuis la Seine
- Juillet — Le château de Poitiers
- Août — Le château d’Étampes
- Septembre — Le château de Saumur
- Octobre — Le Louvre médiéval
- Novembre — Un paysage imaginaire
- Décembre — Le château de Vincennes
Le duc de Berry, prince bâtisseur et mécène
Jean de Berry est l’une des figures majeures de la noblesse française du début du XVe siècle. Fils, frère et oncle de rois de France (Jean II le Bon, Charles V et Charles VI), il est surtout connu pour son goût exceptionnel pour les arts, les livres, les bijoux et l’architecture.
Les Très Riches Heures participent à la construction de son image : celle d’un prince fastueux, cultivé et puissant. L’enluminure de janvier, qui le représente trônant au centre de sa cour, illustre parfaitement cette volonté de mise en scène du pouvoir.
Un témoignage architectural unique
Le calendrier des Très Riches Heures compte neuf scènes intégrant des châteaux identifiables.
Sur les seize architectures reconnues dans l’ensemble du manuscrit, cinq sont directement liées au duc de Berry, confirmant son rôle de grand bâtisseur de la fin du Moyen Âge.
Les châteaux ne sont jamais de simples décors : ils structurent la composition, dominent les paysages et incarnent le pouvoir politique, économique et symbolique du prince.
Les calendriers dans Les Très Riches Heures du duc de Berry
Janvier – Le duc de Berry et la vie de cour
Le mois de janvier ne présente pas un château identifiable, mais se déroule dans l’un des hôtels du duc.
La scène représente un banquet princier célébrant les étrennes de 1415, dans un contexte politique particulier marqué par une fragile paix entre Armagnacs et Bourguignons.
Jean de Berry, vêtu d’une somptueuse houppelande bleue et or, trône sous un dais décoré de ses armes et de ses emblèmes — l’ours et le cygne. Autour de lui, officiers de table, courtisans et familiers composent une scène extrêmement codifiée, reflet du cérémonial féodal.
Le luxe de l’orfèvrerie, la richesse des textiles et l’abondance de la table expriment avec force la puissance économique et politique du commanditaire.
Février – La campagne en hiver
Le mois de février marque une rupture iconographique.
La scène mêle l’image traditionnelle du paysan se chauffant au coin du feu à une vaste vue de la campagne enneigée.
Aucune forteresse célèbre n’est représentée ici. Le décor est celui d’une ferme aisée, entourée d’un plessis, avec grange, bergerie, pigeonnier et ruches. La précision des détails — empreintes dans la neige, linge qui sèche, buée sortant des bouches — donne une image saisissante de la rudesse, mais aussi de la stabilité du monde rural.
Cette scène idéalisée reflète un monde pacifié, en contraste avec les troubles politiques de l’époque. Elle annonce déjà, par son réalisme, l’art paysan de Bruegel.
Mars – La forteresse de Lusignan
Château : Forteresse de Lusignan, Vienne (86) – détruit
Le mois de mars met en scène les travaux agricoles du printemps, dominés par la puissante forteresse de Lusignan, l’une des résidences favorites du duc de Berry.
La précision architecturale est remarquable : double enceinte, barbacane, tour de l’Horloge, tour Poitevine d’où s’échappe la fée Mélusine, figure légendaire associée au lignage de Lusignan.
Le château, modernisé par le duc, apparaît comme un symbole de puissance politique et économique, au cœur d’un territoire fertile et organisé.
Avril – Le château de Dourdan
Château : Château de Dourdan, Essonne (91) – château-musée
Le calendrier d’avril célèbre le printemps et les fiançailles de Charles d’Orléans et de Bonne d’Armagnac, petite-fille du duc de Berry.
En arrière-plan se dresse le château de Dourdan, propriété de Jean de Berry à partir de 1400. Construit par Philippe Auguste, il est un parfait exemple de l’architecture militaire capétienne. Son plan carré, flanqué de tours d’angle et protégé par de larges fossés, traduit une volonté de contrôle et de défense du territoire.
Le château domine la vallée de l’Orge et les maisons du bourg, rappelant le lien étroit entre pouvoir seigneurial et vie urbaine. La présence du donjon isolé renforce l’image d’une forteresse royale, symbole d’autorité et de stabilité.
Mai — Le Palais de la Cité à Paris
Château : Palais de la Cité, Paris – palais de justice actuel
Le mois de mai est celui de la fête du 1er mai, célébration de l’amour et du renouveau.
La scène illustre une fête donnée par Jean de Berry en l’honneur de sa fille Marie et de son époux Jean de Bourbon, devenu duc en 1410. Cette célébration aristocratique s’inscrit dans un décor hautement symbolique : le palais de la Cité, cœur du pouvoir royal à Paris.
Ancienne résidence des rois de France jusqu’au XIVe siècle, le palais devient ensuite le centre de l’administration judiciaire et financière du royaume.
Le palais incarne ici la continuité de l’État monarchique et la centralisation du pouvoir royal.
Juin — Le Palais de la Cité, vu depuis la Seine
La scène de juin représente la fenaison aux abords de la Seine, près de l’hôtel de Nesle, résidence parisienne du duc.
À l’arrière-plan, le palais de la Cité est représenté avec un degré de précision remarquable. Il s’étend sur toute la largeur de la miniature et offre une véritable vue panoramique de la forteresse royale.
Cette représentation insiste sur la monumentalité du pouvoir royal, en contraste avec le labeur paysan au premier plan. Elle illustre l’ordre social voulu par le duc : une société structurée, pacifiée, où chaque classe occupe une place définie.
Juillet — Le château de Poitiers
Château : Château de Poitiers, Vienne (86) – détruit
Le mois de juillet est consacré à la moisson, prolongeant les scènes agricoles de juin. En arrière-plan apparaît le château de Poitiers, reconstruit par le duc de Berry durant sa jeunesse.
Bâti sur un éperon rocheux dominant le Clain, le château adopte une forme triangulaire inhabituelle, dictée par la topographie du site. Il s’agit d’un château de transition : encore marqué par des éléments défensifs, mais déjà tourné vers le confort résidentiel.
Les larges fenêtres vitrées, ouvertes sur les tours et les bâtiments, témoignent d’une évolution de l’habitat seigneurial. La vie de cour se concentre désormais à l’intérieur de l’enceinte, tandis que l’architecture s’adapte à de nouveaux usages.
Août — Le château d’Étampes
Château : Château d’Étampes, Essonne (91) – donjon subsistant
Le mois d’août combine plusieurs scènes : chasse au vol au premier plan, battage du blé à l’arrière, soulignant l’alternance entre loisirs aristocratiques et activités agricoles.
Le château d’Étampes, acquis par Jean de Berry en 1400, domine la scène. Il fut offert à Charles d’Orléans, époux de Bonne d’Armagnac. Certains historiens estiment que la miniature représente la prise de possession symbolique du château.
L’ensemble souligne l’importance stratégique et symbolique du site.
Septembre — Le château de Saumur
Château : Château de Saumur, Maine-et-Loire (49) – château-musée
La miniature de septembre met en scène les vendanges au pied du château de Saumur, en Anjou. Déjà réputée pour sa viticulture, la région apparaît ici comme un territoire prospère et maîtrisé.
Le château, appartenant au duc Louis Ier d’Anjou, frère de Jean de Berry, domine la scène par sa verticalité. Les girouettes fleurdelisées rappellent l’appartenance à la famille royale.
La présence des lices, destinées aux tournois, souligne la dimension festive et chevaleresque du lieu, tandis que les éléments architecturaux rappellent la puissance militaire du seigneur.
Octobre — Le Louvre médiéval
Château : Palais du Louvre, Paris
Le mois d’octobre est traditionnellement associé aux semailles. La scène se déroule en bord de Seine, sous les murailles du Louvre médiéval, forteresse reconstruite par Charles V.
Le donjon central, destiné à abriter le trésor royal, est clairement identifiable. Autour de lui, l’enceinte fortifiée est ponctuée de tours, de bretèches et de dispositifs défensifs.
Cette miniature insiste sur la fonction première du Louvre : une forteresse destinée à protéger Paris et le pouvoir royal.
Novembre — Un paysage imaginaire
Contrairement aux autres mois, novembre se déroule dans un paysage imaginaire peint par Jean Colombe. La scène de glandée met en avant l’importance du porc dans l’alimentation médiévale.
Forêts, porcher, chiens, château perché sur des rochers composent un paysage automnal maîtrisé, aux couleurs changeantes, annonçant déjà l’art de Bruegel.
Décembre — Le château de Vincennes
Château : Château de Vincennes, Val-de-Marne (94) – partiellement conservé
Décembre est marqué par une chasse à courre au sanglier, activité emblématique de la noblesse.
Le château de Vincennes, lieu de naissance du duc de Berry, apparaît comme l’une des grandes forteresses royales avec le Louvre. Agrandi et embelli par Charles V, il joua un rôle majeur durant la guerre de Cent Ans.
Même si le château est aujourd’hui en grande partie arasé, il demeure un symbole fort de la monarchie capétienne et du pouvoir royal à la fin du Moyen Âge.
À travers le calendrier des Très Riches Heures, le château devient bien plus qu’un décor : il est un outil de représentation politique, un marqueur de puissance et un symbole d’ordre social. Chaque mois contribue à dresser le portrait idéalisé du territoire du duc de Berry, entre fastes de la cour, travail des campagnes et affirmation du pouvoir princier.
« Vous allez aimer les vieilles pierres ! »
Comments (4)
Château de Saumursays:
23 novembre 2021 at 17 h 27 minNous vous remercions de l’intérêt porté au château de Saumur dont vous faites l’éloge sur la page https://www.omonchateau.com/2017/03/27/chateaux-richesheuresduducdeberry/.
C’est avec plaisir que nous avons pris connaissance de votre texte. Une petite précision s’impose. Le duc Louis 1er d’Anjou est le deuxième fils du roi Jean II le bon et le frère du roi Charles V. Il est donc aussi le frère du Duc de Berry et non un neveu.
Élodie Filleulsays:
23 novembre 2021 at 17 h 32 minBonjour,
Je vous remercie pour votre commentaire et cette précision.
J’ai pu mettre à jour ce passage.
À bientôt !
Parraud Brigittesays:
7 septembre 2024 at 23 h 39 minBonjour, vous dites qie le chateau de Vincennes est presque completement arasé aujourd’hui. Or ce n’est pas le cas, il se visite et s’admire…
Élodie Filleulsays:
11 septembre 2024 at 22 h 31 minBonjour, arasé ne signifie pas détruit. Son aspect initial a été modifié au fil des siècles, afin de répondre aux exigences du moment.