Depuis le 10 juin, le deuxième étage du château de Chambord offre un visage inédit à ses visiteurs.
À la blancheur lumineuse du tuffeau succède le noir. Un noir profond, intense, celui du fusain et de la mine de plomb chers à Jérôme Zonder, considéré comme l’un des plus grands dessinateurs contemporains. Le contraste est saisissant, presque brutal.
Fin mai, nous sommes à Chambord pour découvrir les coulisses de l’exposition et assister au montage. Jérôme Zonder s’active. On reconnaît de loin sa silhouette et son épaisse chevelure noire. Dos au célèbre escalier à double révolution, une œuvre monumentale se dévoile peu à peu : une scène peuplée de figures inquiétantes, presque zombiesques, semblant chercher à s’échapper de la surface du dessin. Une référence à la série The Walking Dead ? Peut-être.
Une chose est sûre : Devenir traces est de ces expositions qui marquent durablement, qu’on le veuille ou non.
Face aux dessins, réalistes ou plus suggestifs, on perçoit immédiatement la virtuosité technique de l’artiste, mais aussi la force de son intelligence critique. À partir d’images existantes, Jérôme Zonder opère un travail de transformation qui réintroduit une dimension à la fois organique et temporelle. Les images sont altérées, déplacées, soumises à un retour critique.
Il en résulte le portrait troublant d’une époque en mutation, située à un seuil historique comparable à celui de la Renaissance : une nouvelle révolution industrielle, aujourd’hui marquée par l’intelligence artificielle et les nanotechnologies.
Une traversée du temps
Devenir traces, ce sont plus de 130 œuvres exposées, dont près de la moitié produites spécialement pour Chambord. Parmi elles, une forêt monumentale et énigmatique de près de 30 mètres de long, au cœur de laquelle sont accrochés Les Fruits de l’Histoire, un ensemble de 89 dessins de formats similaires.
Cette forêt, véritable fil conducteur de l’exposition, évoque immanquablement celle du domaine de Chambord. Elle envahit l’espace, enveloppe le visiteur et le plonge dans une atmosphère parfois oppressante. Elle devient un lieu de passage, une traversée du temps guidée par le dessin.
Zonder dialogue aussi avec l’architecture du château à travers la Galerie des Blessés, une suite de portraits qui rappelle les galeries d’ancêtres autrefois présentes dans les demeures aristocratiques. Une manière de rappeler l’une des fonctions fondamentales de l’art : sauver de l’oubli des visages, des corps, des événements.
Chambord, un écrin naturel pour l’œuvre de Zonder
Fondée sur notre rapport à l’histoire, l’œuvre de Jérôme Zonder trouve à Chambord un écho particulièrement juste. Le monument, par essence, superpose les strates temporelles. Dès son origine, Chambord fut pensé comme un lieu dédié aux arts. François Ier y invita artistes et créateurs pour accompagner fêtes de cour et divertissements royaux.
Cette tradition s’est prolongée au fil des siècles, portée par les souverains et les grandes figures qui ont marqué le site. Depuis 2010, le domaine national de Chambord s’inscrit pleinement dans cette continuité avec une programmation culturelle ambitieuse, articulée autour des grands champs culturels de la Renaissance : le texte, la musique et les beaux-arts, auxquels s’ajoutent le théâtre et la danse. À Chambord, l’histoire et l’art dialoguent en permanence.
Après l’exposition Georges Pompidou et l’art, une aventure du regard, présentée à l’été 2017, Chambord renoue avec les expositions monographiques. Une orientation qui confirme son rôle majeur dans le paysage de l’art contemporain en milieu patrimonial, et qui contribue à faire du site l’un des lieux culturels les plus dynamiques de la dernière décennie.
Pourquoi de l’art contemporain à Chambord ?
Yannick Mercoyrol, directeur de la programmation culturelle du domaine, revient sur ce choix :
« Il est important qu’un monument vive avec son temps. Penser qu’un monument serait pur, figé, arrivé intact jusqu’à nous, est une erreur.
La perception que nous avons d’un monument évolue avec les époques. On ne voit pas Chambord au XXIᵉ siècle comme on le percevait au XIXᵉ ou au XVIᵉ siècle.
Mettre de l’art contemporain dans un monument visité par un million de personnes, c’est l’exposer à d’autres regards, le faire sortir de lieux parfois trop spécialisés. C’est tenter un véritable dialogue entre patrimoine et création. »
« Vous allez aimer les vieilles pierres ! »
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