En 1997, lorsque la famille Vitali acquiert le château de La Villaumaire, en Touraine, le domaine est dans un état d’abandon avancé. Pillé, vandalisé et profondément transformé au cours du XXe siècle, le château a perdu une grande partie de ses décors et nécessite un chantier considérable.
Près de trente ans plus tard, l’aventure continue. Après avoir grandi au rythme des travaux entrepris par ses parents, Vanina participe aujourd’hui à la poursuite de cette histoire familiale. Restaurer, chercher, apprendre, reconstruire, mais aussi imaginer des événements et ouvrir le domaine pour permettre au projet de continuer… À La Villaumaire, sauver un château est devenu l’œuvre de plusieurs générations !
➜ Avec la rubrique « Ils font bouger les pierres : des initiatives inspirantes », nous vous proposons de partir à la rencontre de celles et ceux qui font vivre le patrimoine au quotidien, et qui osent créer, expérimenter, communiquer autrement, ouvrir leurs portes différemment. Des initiatives inspirantes pour montrer que les pierres, elles aussi, peuvent bouger.
Pour ce nouvel article, Vanina Vitali, répond à nos questions.
Le château de La Villaumaire, en quelques mots
Situé en Touraine, le château de La Villaumaire trouve ses origines au Moyen Âge, tandis que le bâtiment actuel remonte principalement au XVe siècle.
Au cours du XXe siècle, le domaine connaît plusieurs transformations, notamment lorsqu’il devient une colonie de vacances en 1959. Après plusieurs années d’abandon, de pillages et de dégradations, il est racheté en janvier 1997 par la famille Vitali, qui entreprend un vaste chantier de restauration, toujours en cours aujourd’hui.
5 questions à Vanina Vitali, membre de la famille propriétaire du château
1. Lorsque vos parents découvrent La Villaumaire en 1997, le château est dans un état d’abandon très avancé. Qu’est-ce qui les pousse malgré tout à se lancer dans une telle aventure ?
En réalité, cette histoire commence bien avant 1997. Elle commence au coin d’un feu, dans les récits qu’un père faisait à son petit garçon. Mon grand-père racontait à mon père un monde disparu : la fortune, les palais, les châteaux sauvés de la destruction, puis l’effondrement familial. De cette splendeur, il restait des souvenirs et cette mélancolie qui traversait les générations : celle d’un paradis perdu que mon père n’avait jamais connu, mais dont il avait grandi avec le manque.
À huit ans, il ne pouvait rien changer à cette histoire. Alors, il s’était fait une promesse, une promesse d’enfant, immense et silencieuse : un jour, lui aussi sauverait un château. Il ne pourrait pas rendre à son père le monde qu’il avait perdu, mais peut-être pourrait-il empêcher qu’un autre disparaisse.
Les années ont passé. La promesse, elle, est restée. Après de longues recherches, mon père a découvert La Villaumaire à la fin de l’année 1996. Le château était à l’abandon. Lui y a vu aussitôt un lieu à aimer, à relever, à rendre à la vie. Le coup de cœur a été immédiat. Dès janvier 1997, mes parents en devenaient propriétaires. Pour nous, cette aventure a commencé ce jour-là.
De son côté, ce qui a particulièrement séduit ma mère, c’est le caractère très agréable de cette demeure. Contrairement à l’image que l’on se fait parfois des châteaux, avec leurs immenses pièces froides et difficiles à habiter, La Villaumaire possède des pièces à taille humaine, lumineuses, souvent traversantes, qui en font une maison particulièrement chaleureuse et agréable à vivre.
Ils étaient évidemment conscients de l’ampleur des travaux, mais probablement pas encore de tout ce que cette aventure représenterait. Près de trente ans plus tard, le chantier se poursuit toujours ! Et je trouve assez beau de penser que ce rêve de petit garçon est devenu une aventure familiale qui se transmet désormais à la génération suivante.
2. Vous avez grandi au milieu de ce chantier familial. Quels souvenirs gardez-vous de cette enfance et comment votre regard sur le château a-t-il évolué avec les années ?
Je suis arrivée à La Villaumaire à l’âge de cinq ans. Autant dire que tous mes souvenirs d’enfance sont ici. Mes parents nous ont toujours fait participer aux travaux, dès notre plus jeune âge, évidemment à la hauteur de nos moyens. Je me souviens avoir aidé à démolir des murs lorsqu’il fallait reprendre une pièce, avoir appris à poser de la feuille d’or sur des miroirs ou des fauteuils. Ma mère m’a également initiée à la tapisserie d’ameublement. Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours participé à cette restauration.
Les week-ends et les vacances scolaires étaient souvent consacrés aux travaux. Et plus je grandissais, plus mon investissement grandissait lui aussi, à la mesure de mes capacités, mais surtout de l’amour que je développais pour cette maison.
Pour autant, enfant, je n’avais absolument pas conscience de vivre dans un château. C’étaient surtout les autres qui me renvoyaient cette image, notamment à l’école. Pour moi, c’était simplement ma maison, un peu plus grande que les autres !
Et quel formidable terrain de jeux ! Je me souviens du rez-de-chaussée, lorsque tout était encore à refaire : nos parents nous laissaient y faire du vélo dans les salons pendant qu’ils travaillaient. Avec mes petits frères, nous organisions des parties de cache-cache mémorables. J’ai le souvenir d’une enfance particulièrement douce et libre. Nous avions tout un univers à explorer. Je crois que c’est ce qui résume le mieux mon enfance : à La Villaumaire, tout me paraissait possible.
Avec cette insouciance propre aux enfants, je ne mesurais absolument pas l’ampleur des travaux, ni les difficultés ou les sacrifices que cette vie pouvait représenter pour mes parents. C’est en grandissant que mon regard a changé. J’ai progressivement pris conscience de ce que mon père avait accompli et de l’immense travail nécessaire pour sauver un tel édifice.
Aujourd’hui, je suis maman à mon tour, et mes deux garçons grandissent dans cette même maison. C’est assez émouvant de les voir jouer là où je jouais autrefois, avec cette même insouciance. Mais désormais, je sais aussi tout ce que cela représente pour que cette maison puisse continuer à traverser les générations.
3. Une grande partie des travaux est réalisée en famille. Pourquoi avoir fait ce choix et comment faites-vous pour retrouver l’histoire du château et rester fidèles à ce qu’il était ?
Mon père a réalisé lui-même la quasi-totalité des travaux, d’abord par nécessité financière. Il faut se débarrasser d’une idée reçue : posséder un château ne signifie absolument pas être riche. J’aime d’ailleurs dire que même lorsqu’on a les moyens avant d’acheter un château, on risque fort de ne plus les avoir après !
La restauration d’un tel édifice représente des sommes considérables. Faire appel à des entreprises pour chaque intervention aurait été financièrement impossible. Alors, mon père a appris, étudié, expérimenté et réalisé lui-même une immense partie de cette restauration. Il a fallu également composer avec une difficulté : nous disposions de très peu d’archives permettant de connaître précisément les décors anciens du château.
La Villaumaire avait énormément souffert de ses différentes occupations, notamment lorsqu’elle avait accueilli des colonies de vacances. Une grande partie des décors avait disparu et la majorité des pièces avait été repeinte en blanc.
Nous avons donc essayé de retrouver les traces de son passé au fil des travaux. Par exemple, en retirant certaines couches de peinture, nous avons découvert sur les murs les empreintes laissées par d’anciennes boiseries. Cela nous a permis d’en restituer les emplacements. Pour certaines pièces, nous disposions heureusement de quelques indications historiques. C’est notamment le cas du salon vert, dont nous avons reproduit la teinte d’époque, celle qu’il arborait du temps de Madame de La Rochefoucauld.
Pour le reste, mon père s’est énormément documenté, d’abord dans les livres, puis grâce à Internet. Il a également puisé son inspiration dans de nombreux châteaux français, mais aussi dans les palais vénitiens, un univers auquel il est particulièrement attaché en raison de ses origines familiales.
Notre volonté a toujours été de retrouver l’esprit des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment celui qu’a pu connaître La Villaumaire à l’époque de Madame de La Rochefoucauld, tout en l’adaptant à une véritable vie de famille. Nous avons, par exemple, pris soin de dissimuler l’ensemble des installations électriques dans les murs pour préserver l’harmonie des pièces.
Et puis, il y a quelque chose d’indissociable de tous ces travaux : la passion. Lorsque l’on aime profondément un lieu, on ne compte plus vraiment les heures. On n’a pas toujours l’impression de travailler, mais plutôt de participer, jour après jour, à quelque chose qui nous dépasse : redonner son âme à une demeure qui l’avait trop longtemps perdue.
4. Vous partagez aujourd’hui les coulisses de cette restauration sur les réseaux sociaux. Pourquoi avoir choisi de montrer le chantier, mais aussi votre quotidien, de cette manière ?
Parce que je voulais avant tout rendre les châteaux plus humains et plus accessibles. Lorsque je regardais les comptes de châteaux sur les réseaux sociaux, je constatais qu’on voyait principalement les plus grands et les plus connus. Les publications étaient souvent très institutionnelles : une belle photographie, quelques lignes d’histoire, mais rarement les personnes qui vivaient derrière ces murs, leur quotidien, leurs difficultés ou simplement leur personnalité. Or, mon enfance m’avait appris à quel point l’image que l’on se fait de la vie de château peut être éloignée de la réalité.
À l’école, j’ai parfois été jugée comme une « gosse de riche » simplement parce que je vivais dans un château. Pourtant, la réalité était bien différente. Je me souviens notamment des hivers où nous ne chauffions pas certaines pièces, parce que chauffer un tel édifice était tout simplement impossible. Bien sûr, grandir dans un château est une chance extraordinaire. Je ne le nierai jamais. Mais cette vie a aussi son revers de la médaille, que l’on imagine rarement de l’extérieur.
Je trouvais dommage que les châteaux restent entourés de tant de préjugés. L’image du châtelain fortuné, vivant dans le luxe et entouré de domestiques, appartient davantage à l’imaginaire collectif qu’à notre réalité quotidienne. J’ai donc eu envie de montrer autre chose. Une vraie maison, une vraie famille, des travaux, des imprévus, des moments merveilleux et d’autres beaucoup moins glamour. Je me suis lancée sans grande conviction, en me disant simplement : pourquoi pas ?
Et finalement, en à peine un an et demi, nous avons réuni près de 10000 abonnés sur Instagram, 17000 sur Facebook et 5000 sur TikTok. J’ai alors réalisé que cette vie, racontée simplement et sans artifices, intéressait énormément de monde. Je me suis même amusée à jouer avec certains clichés à travers des vidéos humoristiques, tout en continuant à partager les restaurations et notre quotidien.
Ce qui est intéressant à La Villaumaire, c’est que nous avons encore énormément de travaux à réaliser. Les personnes qui nous suivent peuvent donc véritablement assister à l’évolution du château et découvrir ce qu’implique concrètement une restauration familiale. Nous avons aussi une particularité : La Villaumaire est un château habité. Ainsi, lorsque l’on vient le visiter, on ne découvre pas un musée, mais une véritable maison, meublée et décorée avec amour.
Enfin, je suis heureuse de voir que, depuis quelque temps, de plus en plus de propriétaires de châteaux (y compris des grands) osent eux aussi se montrer sur les réseaux, partager leurs coulisses et leur vie de famille.
Je ne prétends évidemment pas avoir inventé cette façon de communiquer, mais j’aime penser que notre expérience a peut-être encouragé, à sa petite échelle, certains d’entre eux à franchir le pas. Et je trouve cela formidable, car plus nous rendrons ces lieux vivants et accessibles, plus nous donnerons envie aux gens de s’intéresser à leur sauvegarde.
5. Vous avez développé des initiatives pour faire vivre La Villaumaire et poursuivre sa restauration. Comment construit-on un modèle capable de financer un chantier d’une telle ampleur ?
C’est probablement l’un de nos plus grands défis, car entretenir et restaurer un château représente un engagement financier permanent. Il y a les travaux que l’on prévoit, ceux que l’on espère pouvoir réaliser un jour, et puis toutes les urgences qui viennent régulièrement bouleverser les projets
Pendant de nombreuses années, la restauration a essentiellement reposé sur les moyens personnels de notre famille, avec tout ce que cela implique de sacrifices. Aujourd’hui, nous essayons de donner à La Villaumaire les moyens de participer davantage à sa propre sauvegarde.
Nous avons ainsi développé les visites guidées, les spectacles, les soirées culturelles et différentes manifestations qui permettent au public de découvrir le château autrement.
Mais nous avançons avec une ligne directrice très importante à mes yeux : La Villaumaire est avant tout une maison de famille. Nous souhaitons donc conserver, pour le visiteur, ce côté intime en proposant des ouvertures ponctuelles, des événements soigneusement imaginés, qui permettent de partager le lieu sans lui faire perdre son identité.
Les réseaux sociaux ont évidemment joué un rôle important dans ce développement. Ils nous permettent de faire connaître le château bien au-delà de notre région et de créer un lien avec des personnes qui, pour certaines, finissent par venir nous rencontrer lors d’une visite ou d’un événement.
Nous avons encore beaucoup de projets pour l’avenir : développer l’hébergement touristique, accueillir des mariages dans l’orangerie, ouvrir un jour des jardins italiens et continuer à imaginer de beaux événements culturels. Tout cela demande du temps, des investissements et beaucoup de travail. Nous construisons donc notre modèle progressivement, en essayant de trouver un équilibre entre les ressources nécessaires à la restauration et le respect de cette demeure familiale.
Notre ambition n’est pas de faire de La Villaumaire une machine commerciale, mais de lui permettre de continuer à vivre, à se restaurer et, surtout, à traverser les générations.
Question bonus : Après près de trente ans de travaux, peut-on un jour considérer qu’un château comme La Villaumaire est véritablement « sauvé » ?
Je crois qu’un château n’est jamais réellement terminé. C’est probablement ce qui fait à la fois la beauté et la difficulté d’une telle aventure.
Après presque trente ans de restauration, il reste encore de nombreuses pièces à reprendre, des dépendances à réhabiliter et une multitude de projets que nous aimerions voir aboutir. Mais aujourd’hui, mon rêve est surtout de poursuivre l’œuvre de mon père.
Il a consacré une grande partie de sa vie à sauver La Villaumaire, à lui redonner son caractère et sa beauté. Ce qu’il a accompli est immense, et j’aimerais être capable, à mon tour, de me montrer à la hauteur de cet héritage.
Lorsque je m’imagine dans vingt, trente ou quarante ans, j’aime penser que le château aura continué à s’embellir, que nos projets auront vu le jour, que le parc aura retrouvé sa splendeur grâce à nos jardins italiens, que l’orangerie accueillera de belles célébrations et que La Villaumaire sera devenue un lieu vivant, prospère, sans avoir jamais perdu son âme familiale.
Mais au-delà de tout cela, il y a quelque chose qui me tient encore davantage à cœur. J’aimerais qu’un jour, lorsque mon père ne sera plus là pour voir ce que nous serons devenus, il puisse, de là-haut, être fier de moi. Fier de voir que je n’ai pas abandonné, que je me suis battue malgré les difficultés et que j’ai continué l’œuvre qu’il avait commencée avec tant de passion. Et j’espère surtout réussir à transmettre à mes enfants ce même amour pour La Villaumaire que mon père a su me transmettre.
Finalement, je crois que sauver un château, ce n’est pas simplement restaurer ses murs. C’est lui redonner un avenir et faire en sorte que, génération après génération, il y ait toujours quelqu’un pour l’aimer suffisamment pour continuer à en prendre soin.
Mon père a réalisé son rêve d’enfant en achetant La Villaumaire. Le mien, aujourd’hui, est de faire en sorte que son rêve ne s’arrête jamais.
Sauver un château ne se résume pas à restaurer des pierres. À La Villaumaire, c’est une histoire de famille commencée il y a près de trente ans et qui se poursuit aujourd’hui avec une nouvelle génération. Derrière chaque pièce restaurée se cachent des heures de travail, de recherches et d’apprentissage, mais aussi la nécessité permanente d’imaginer de nouvelles façons de faire vivre le domaine pour financer sa sauvegarde.
Un grand merci à Vanina pour ce beau témoignage sur les coulisses d’un chantier devenu une véritable aventure familiale.
Préparer sa visite : informations pratiques
📍 Contact
- Téléphone : 07 77 31 68 82
- Mail : contact@chateaudelavillaumaire.com
- Site internet du château de La Villaumaire
« Vous allez aimer les vieilles pierres ! »
Laisser un commentaire